«Commémorer la guerre est un besoin de la société»

Sociologue et historien à l’Einstein Forum, en Allemagne, membre associé du Cercec, Mischa Gabowitsch travaille sur les traces matérielles de la seconde guerre mondiale. A l’occasion des soixante-dix ans de la capitulation des nazis, il revient sur les pratiques commémoratives et l’histoire des monuments aux morts en Russie et dans les pays de l’ex-Union soviétique et d’Europe de l’Est.

La capitulation de l’Allemagne nazie est-elle célébrée de la même manière à l’Est qu’à l’Ouest ?

Il faut d’abord rappeler qu’étant donné le décalage horaire entre Berlin et Moscou, c’est le 9 mai qu’est fêtée la reddition allemande en Russie. Cette capitulation a mis fin à ce qu’on appelle, dans la tradition soviétique et post-soviétique, la Grande guerre patriotique, qui s’est déroulée sur le front de l’Est entre 1941 et 1945. La période pendant laquelle l’Union soviétique a soutenu l’Allemagne nazie, de 1939 à 1941, est passée sous silence. Aujourd’hui, le 9 mai est donc férié en Russie, mais aussi dans la plupart des pays de l’ex-Union soviétique, à l’exception notable des trois pays baltes [Estonie, Lettonie, Lithuanie, ndlr.].  

Cela a-t-il toujours été le cas ?

Non, après la fin de la guerre, ce jour n’a été férié que pendant deux ans, jusqu’en 1947. Cette année-là, Staline signe un décret qui redonne au 9 mai, ainsi qu’au 3 septembre, fête de la victoire sur le Japon, sa « normalité ». On peut voir dans ce revirement une volonté de casser les espoirs de liberté qu’aurait pu porter cette journée commémorative. La commémoration de la guerre n’a cependant jamais été simplement un phénomène idéologique qu’on peut « allumer » ou « éteindre » à l’envi. Il s’agissait avant tout d’un besoin de la société et plus précisément de l’armée et des millions d’anciens combattants. Même non férié, le 9 mai a donc continué à être fêté. N’ont d’ailleurs jamais entièrement cessé les festivités officielles, notamment à Moscou, dans les villes « héros » et surtout à l’Ouest soviétique, où elles représentaient un moyen parmi d’autres d’ancrer le pouvoir soviétique dans des républiques nouvelles ou nouvellement élargies. C’est dans ces endroits, mais aussi sur le territoire du Front de l’Est, de Stalingrad à Berlin, que sont apparus les premiers monuments aux morts.

Vous parlez de « villes héros ». De quoi s’agit-il au juste ?

« Ville héros » était d’abord une désignation donnée par Staline à Leningrad, Stalingrad, Sébastopol et Odessa le 1 mai 1945 pour souligner leur importance pour l’effort de guerre et les placer au même niveau que les capitales des 16 républiques qui composaient à l’époque l’URSS. La signification pratique de ce titre se limite d’abord au fait que des salves y sont tirées les jours de fête pour célébrer la victoire (mais aussi à Kaliningrad et Lvov/Lviv, villes nouvellement intégrées à l’URSS). En 1965, cependant, le titre acquiert une plus grande importance ; décerné à 13 villes au total jusqu’en 1985, il en fait les hauts-lieux du nouveau culte de la Victoire, ce qui leur donne une importance symbolique, touristique, mais aussi, dans certains cas économique, accrue. De nombreux monuments sont érigés dans ces villes pour marquer cette nouvelle géographie. Cette histoire se répète en Russie post-soviétique avec le nouveau titre de « ville de gloire militaire », accordé à une cinquantaine de villes depuis 2007. Au niveau régional se multiplient aujourd’hui de nouveaux statuts comme « village de gloire militaire » ou « frontière de gloire militaire », ce qui montre l’importance politique croissante de la commémoration de la Grande guerre patriotique.

Les monuments aux morts ont-ils été érigés rapidement après la capitulation ?

Sur le territoire russe, on dit souvent qu’aucun monument aux morts n’a été construit avant que l’Union soviétique ne se dote d’une politique mémorielle plus homogène, en 1965. C’est faux. Les premiers ensembles, d’ailleurs assez divers comme le montre le monument en bois de Nevel conservé jusqu’à nos jours, apparaissent avant la fin de la guerre. A partir de 1945, des initiatives locales, souvent portées par les anciens combattants, se sont multipliées. On demandait au sculpteur du coin de réaliser une pièce commémorative ou on faisait une quête pour pouvoir la commander à l’usine. En dehors de la Russie, en revanche, les projets ont d’emblée été plus importants. De Tallinn à Kiev, de Varsovie à Budapest et de Berlin à Vienne, des mémoriaux soviétiques ont été érigés en plein centre-ville. Ils servaient en même temps de fosses communes. Cette double fonction – sépulcrale et géopolitique – est ce qui distingue les monuments soviétiques des monuments aux morts et cimetières de soldats de tous les autres pays, qui s’adressaient toujours à leurs propres citoyens avant tout. Or, à ce que nous savons, la plupart de ces monuments soviétiques ont été érigés à l’initiative des généraux de l’Armée rouge, dont Kliment Vorochilov, ministre de la défense, et non pas de Staline.

Monument aux soldats morts de Nevel

Staline ne voyait donc pas d’un bon œil la commémoration de la Victoire sur l’Allemagne nazie. Sa mort, en 1953, change-t-elle la donne ?

Dans un sens oui. Les anciens combattants commencent à s’organiser, et la libéralisation commence. Plusieurs grands projets sont lancés, dont la construction du grand monument de Stalingrad, qui ne sera réalisé, sous forme d’une énorme statue de la Mère-patrie, qu’en 1967. La commémoration de la Victoire va cependant rester à « bas bruit » pendant plusieurs années, jusqu’en 1965 où l’on voit apparaître une commémoration plus homogène. A cette époque, les vétérans, qui ont été jeunes soldats pendant la guerre, se sont élevés dans la société et peuvent peser de leur poids sur la politique mémorielle de l’Union soviétique. Par ailleurs, le brillant avenir que le projet communiste promettait s’assombrit. On se tourne alors volontiers vers le passé glorieux.

L’Union soviétique retrouve-t-elle donc la pleine mémoire de la Guerre à partir de 1965 ?

Certes, une politique mémorielle centralisée, pilotée par le Bureau politique, se met en place. Elle reprend des pratiques déjà développés dans telle ou telle région et les rend quasi-obligatoires à travers l’URSS. La construction de monuments aux morts devient une véritable industrie, qui va finalement éclipser la production de statues de Lénine. Cependant, les spécificités régionales et surtout républicaines restent très importantes, tout comme les rivalités souvent voilées entre architectes et sculpteurs. Le cas du mémorial de Khatyn, près de Minsk, est l’illustration parfaite de ce double conflit. Promu par le très populaire chef du Parti communiste biélorusse, l’ancien partisan Piotr Machérov, et conçu par  le jeune architecte juif biolérusse Leonid Levin, il est dédié à la mémoire des villages biélorusses brûlés ou rasés par les nazis. Pour Machérov, c’est un moyen de rappeler l’histoire douloureuse de la Biélorussie, qui a souffert encore plus que la Russie ; pour Levin, c’est aussi une façon de créer un effet émotionnel fort avec les outils de l’architecture, contre le monumentalisme écrasant d’un Evguéni Voutchétitch, auteur des célèbres statues de Berlin-Treptow et de Volgograd.

 

Mémorial soviétique du Treptower Park

Aujourd’hui, que reste-t-il de cette politique mémorielle et commémorative ?

C’est pour le savoir que nous avons lancé en 2013 une grande enquête sociologique  dans 11 pays : en Allemagne, en Autriche, en Bulgarie et dans huit pays de l’ex-Union soviétique. En observant et en nous entretenant avec les participants aux commémorations et avec leurs organisateurs, nous souhaitions comprendre ce qu’est devenu le 9 mai. Les résultats révèlent une véritable diversité. Par exemple, à Grozny ou à Minsk, le moindre détail des commémorations est décidé par les dirigeants, et les festivités se déroulent dans des espaces clos et contrôlés. Tandis qu’à Berlin, dans le Treptower Park, des milliers de personnes se rassemblent par tradition, sans instance organisatrice. L’enquête de 2013 sera publiée à la fin de l’année 2015 et une exposition tirée de ce projet sera montrée au Musée germano-russe de Berlin-Karlshorst à partir du 8 mai 2015. Cette année nous reprenons l’enquête dans six pays en nous penchant avant tout sur des régions de province.

 

9 mai 2014, statue du soldat libérateur au mémorial du Treptower Park à Berlin : des enfants couvrent de fleurs le tertre qui entoure la base du monument


Propos recueillis par Fabrice Demarthon

Photo : Mischa Gabowitsch (Copyright Alla Teterina)