Axe 1_Questions d'Empire

L'axe "Questions d'Empire" est centré sur l’histoire politique et sociale de l’Empire russe depuis l’époque moderne jusqu'à l'effondrement de l'autocratie, en passant par le XIXe siècle.

La formation de l'Etat russe à l'époque moderne

Ce programme de recherche s’intéresse au passage – fragmentaire et discontinu – de  l’administration de la sphère domestique à celle de l’espace public en Russie. Il est fondé, en particulier, sur la sociologie historique des personnels de gouvernement. L’identification des acteurs, de leurs modes de recrutement, l’étude de leurs comportements professionnels permet de questionner l’exercice du pouvoir dans ses pratiques et de démontrer le caractère tardif, en Russie, d’une administration fondée sur l’exécution hiérarchisée de commandements et légitimée dans son monopole par l’unité du souverain.

L'éducation des élites séculières en Russie au XVIIIe siècle

Le XVIIIe siècle russe a vu la création puis l'essor d’un ensemble d’écoles « publiques » : écoles militaires, gymnases ou universités. Parallèlement, des pratiques d’éducation domestique se sont étendues. Cette problématique de la formation des élites identifie différents milieux sociaux, constitués par la noblesse, les classes urbaines mais aussi par les élites nouvellement promues que sont les militaires, les administrateurs, les spécialistes et les intellectuels. L’analyse des pratiques de formation met l’accent sur le rôle et l’application des modèles européens et de leurs porteurs (spécialistes étrangers). Elle se concentre également sur la combinaison conflictuelle entre les projets de la monarchie et ceux portés par les classes dirigeantes montantes au niveau individuel.

Empires et messianisme dans le monde balkanique après la chute de Constantinople

Ce programme comporte différentes approches de la constitution des pouvoirs dans l’espace balkanique. L’une d'elles se concentre sur l’étude de l’imaginaire et du vécu de la guerre anti-ottomane à l’époque moderne. Il s’agit d’explorer la diffusion des écrits à portée prophétique et eschatologique prévoyant la chute de l’Empire ottoman en relation avec le déclenchement des révoltes anti-ottomanes dans les régions balkaniques. Ces recherches s’inscrivent dans le cadre d’une histoire sociale des idées et des croyances, fondée sur la recomposition des trajectoires et des réseaux des auteurs et lecteurs de ces textes et de leur posture face au pouvoir ottoman. L’une des hypothèses résultant de la recherche conduite jusqu’à présent est celle d’un transfert culturel opéré du monde gréco-slave des Balkans vers les deux principautés roumaines et, de là, vers la Russie des tsars où les idées de souche byzantine sur la fin du pouvoir ottoman ont été véhiculées par des lettrés, laïcs et ecclésiastiques d’origine grecque et ou sud-slave. Ce bagage d’idées, réapproprié en Russie, a ensuite été re-diffusé vers les régions balkanique sous domination ottomane (fin XVIIe - début XVIIIe siècle). C'est cette circulation des imaginaires qu’il s’agit de recomposer entre ces différents espaces politiques et culturels. L’arrière fond de ces transferts permet d’envisager sous un autre angle les jeux d’alliance noués entre la Russie de Pierre 1er et les Grecs orthodoxes contre la Porte. Cette étude vise, plus généralement, à l’analyse des liens et des influences entre la Russie et les États orthodoxes des Balkans sous tutelle ottomane.

Le Caucase comme terre d’Empire

Le Caucase comme terre d’Empire fait l’objet de différents projets de recherche ayant trait au XIXe siècle et à la nature des liens entre le centre impérial et la région caucasienne. Cette problématique est déclinée dans plusieurs études en cours. L’une se concentre sur l’approche différenciée faite par le pouvoir impérial des élites nobles de la région, dont le statut reposait sur des héritages historiques divers et spécifiques à ce territoire, comme c’était le cas de l’aristocratie arméno-géorgienne de lignage et de prestige, sans relation de vassalité avec le souverain. Il s’agit là d’examiner quelle a alors été la politique russe de cooptation des élites locales en fonction de la diversité des formes de noblesse.
Sur la base des « mémoires d’un maire », d’Alexandre Khatissian, placé à la tête de la gestion municipale de Tiflis entre 1910 et 1917, une autre recherche s’intéresse aux pratiques locales de gouvernement impérial dans la capitale du Caucase. Elle se concentre, en particulier, sur les relations entre les différentes nationalités de cette cité cosmopolite, le fonctionnement d’une municipalité à la périphérie de l’Empire, ses liens avec le centre, et des premières tentatives de gestion « socialiste » de la ville.

Histoire comparée des empires

L’attention portée aux élites locales et aux relations inter-communautaires en contexte impérial a débouché, plus largement, sur une perspective d’histoire comparée des empires. Celle-ci est élaborée à partir de l’analyse biographique de trois hommes d’État réformateurs arméniens issus de Russie, d’Iran et d’Egypte réunis par leur volonté de transformer leur terre natale impériale dans un sens libéral et démocratique. Il s’agira là de s’interroger, à travers les parcours de ces personnalités emblématiques, sur le rôle des communautés minoritaires comme terreau et véhicule du libéralisme en contexte impérial.
La perspective d’histoire comparée des empires fait également l’objet d’une recherche en cours d’élaboration sur les relations entre Grecs, Juifs et Arméniens de l’Empire ottoman, abordées à travers le prisme de l’action menée par l’Alliance Israélite Universelle dans cette région. Le regard porté par les missionnaires de l’Alliance, tel qu’il apparaît au travers d’archives, offre en effet de nombreuses nuances à la vision figée d’une société qui, par son organisation en regroupement ethno-confessionnel (millet), cohabitait en s’ignorant. Le dépouillement de ces archives révèle un univers de contacts et d’intérêts réciproques, entre formes de solidarité et concurrences face au pouvoir ottoman.

Rivalité des empires : la Première Guerre mondiale

Un autre aspect d’histoire comparée est développé à travers la rivalité entre les empires. Des projets du Cercec portent sur la Première Guerre mondiale (buts de guerre russe en Orient), en particulier le front turco-russe au Caucase durant le conflit, qui se prolonge jusqu’en 1921. Ce front « secondaire » a été peu étudié alors que son impact sur les révolutions russes, les premières indépendances, les conflits entre nations, le tracé des frontières intérieures et extérieures, a été déterminant. L'une des recherches est centrée sur les groupes de volontaires arméniens aux côtés de l’armée régulière russe, un phénomène que l’on retrouve chez d’autres populations partagées entre empires rivaux et sur d’autres fronts (polonais, par exemple), mais qui sert ici de « justificatif » au génocide de 1915. L’histoire et la mémoire du génocide arménien, dont le centenaire sera commémoré en 2015, est aussi l’objet d’un projet portant sur les témoignages des victimes (d’après leurs correspondances privées) ainsi que sur les enquêtes réalisées par les forces d’occupation alliées dans l’Empire ottoman lors de l’armistice.

Sont impliqués dans ce thème Anna Joukovskaia, Wladimir Berelowitch, Radu Paun, Claire Mouradian, Elena Astafieva, Dimitri Gouzévitch. Les thèses en cours de Astrig Atamian, Chantal Batwagan-Toufanian, Monica Bira, Pierre Day, Davit Karapetyan, Anne Kazazian Le Gall, Ekatérina Koutoyants, Anouche Kunth, Lusine Navasardyan, Ekaterina Rostiachvili, Tamta Shaburishvili, Ekaterina Sosnina.Juan Vergara se rattachent en grande partie à ce thème. Les chercheurs associés suivants développent des projets qui s’insèrent dans ce thème : Alexandre Sumpf, Claire Le Foll, Irina Troitskaia, Igor Fedyukin.

Photo : Le tsar de Russie Pierre Ier Le Grand (par Paul Delaroche)