Axe 6_Hommes et territoires : trajectoires en bouleversements

Cet axe rend compte de l’importance prise par des recherches centrées sur l’analyse de parcours de vie, individuels et collectifs dans une aire géographique, l’URSS et l’Est européen, marqués par la rémanence de bouleversements politiques et sociaux radicaux. La notion de trajectoire telle qu’elle est abordée dans la plupart des projets est très marquée par sa dimension spatiale, intégrant une histoire migratoire sous différentes formes (tout particulièrement les migrations contraintes, des déportations aux exils politiques), d’où la convergence des réflexions menées autour des questions de dé-territorialisation, re-territorialisation, de déplacements et reconfigurations identitaires, d’évolution des communautés diasporiques. Cet axe souligne également la place accordée à la constitution de sources orales et aux travaux d’enquêtes, conçues en complémentarité nécessaire au dépouillement des archives étatiques.

La déportation des ressortissants des pays d’Europe centrale en URSS

À la suite de la réalisation de la recherche (ANR) portant sur l’histoire de la déportation des ressortissants des pays d’Europe centrale en URSS, plusieurs projets, personnels ou collectifs prolongent cette entreprise par l’analyse des récits collectés et des thématiques abordées. Si l’accent a jusque-là porté sur l’histoire de la déportation, un nouveau projet s’intéresse au processus de réinsertion des anciens déportés dans leur société d’origine, sachant que les retours de déportation se sont échelonnés souvent sur plusieurs décennies, s’effectuant par là même dans des configurations historiques très diverses. L’objectif de cette recherche est de reconstituer ces trajectoires de retour et de réintégration, parfois très relative, en croisant différentes sources, qu’il s’agisse de témoignages individuels ou d’archives administratives, policières, économiques, politiques en s’interrogeant sur les normes d’inclusion, d’exclusion, explicites ou intériorisées, sur la place post facto accordée à l’expérience de la déportation par les témoins et aux modalités de transmission de cette expérience. Cette recherche ambitionne une analyse à différentes échelles qui combine une approche des micro-milieux que sont les familles et leurs liens relationnelles avec une approche transnationale des retours de déportations dans les anciens pays de l’Est, qui vise à dépasser les clivages nationaux pour reconstituer une authentique histoire européenne de ces parcours bouleversés.

Trajectoires d’enfances au Goulag

Cette recherche conçue en binôme vise à analyser la spécificité de l’expérience infantile en déportation, sa diversité et sa tardive mise en récit. Directement inspirée par les témoignages collectés au sein de l’ANR – les archives sonores du Goulag en Europe -, elle se base tout particulièrement sur ce corpus très riche pour le sujet dans la mesure où de nombreux anciens déportés étaient encore enfants lors de leur migration forcée. Cette recherche s’inscrit dans un champ d’études récent, mais très dynamique, dédié aux enfances irrégulières.

Devenir Soviétique ?

Ce projet également conçu à partir de la collection de récits réalisée dans l’ANR sur les Archives sonores du Goulag, s’intéresse aux destins de ceux des déportés qui, une fois libérés, ont choisi de rester sur les lieux de leur relégation comme à Karaganda, en Asie centrale, où se côtoient des communautés d’origine très diverses qui témoignent toujours, un demi-siècle après l’abolition des colonies de réprimés, de l’empreinte des déportations dans le peuplement local. Quelles raisons ont conduit Polonais, Lituaniens ou Allemands à demeurer dans ces périphéries de l’URSS ? Comment ces anciens déportés se présentent-ils, s’identifient-ils au lieu ? Quelles traces et quelles relations ont été maintenues ou renouées avec leur pays d’origine ? Quelle place est accordée post facto à l’expérience de la déportation dans le parcours de vie, voire dans l’histoire familiale sur plusieurs générations ?

Traces matérielles et symboliques du passé allemand en Bohême après 1990

La question de la mémoire du passé socialiste est aussi traitée sous l’angle du territoire, dans un projet qui s’intéresse à la gestion postsocialiste des traces matérielles et symboliques du passé allemand en Bohême après 1990. Cette recherche est menée dans le cadre d'une approche géographique et anthropologique.

Les devenirs arméniens

L’analyse des devenirs arméniens dans l’histoire particulièrement tourmentée du pays, dont témoigne, notamment, un passé migratoire dense et complexe, fait l’objet de plusieurs recherches actuelles et en cours d’élaboration. Elles s’articulent autour de l’étude des diasporas et de leurs transformation, du va et vient entre terre natale et exil à différents moments du XXe siècle soviétique. Une recherche porte sur les vagues d’émigration arméno-soviétique depuis l’époque du dégel vers la France et les États-Unis, en s’intéressant plus particulièrement à la façon dont ces nouvelles migrations reconfigurent les communautés anciennement constituées en provenance du Proche-Orient, et se positionnent en rupture, notamment à travers leurs orientations politiques. Un des projets se concentre sur l’observatoire de Nubarachen, implantation modèle créée dans les années 20 avec le soutien de la SDN et de l’Union générale arménienne de bienfaisance pour l’accueil des vagues successives de « rapatriés », venus de divers pays d’accueil des rescapés du génocide, avant de repartir dans une nouvelle dispersion, à partir du Dégel, laissant la place à de nouveaux réfugiés, cette fois d’Azerbaïdjan. À partir d’entretiens menés en France, aux États-Unis, au Liban, avec d’anciens et nouveaux habitants du lieu, cette recherche tente d’analyser les interrelations Arménie-diaspora, le mythe du « retour », les expériences ou tentatives de ré-enracinement dans la mère-patrie et la multiplicité des destins diasporiques.

Les relations inter-communautaires dans la région caucasienne

Le projet « L’autre de l’Autre ou stéréotypes comparés de la figure de l’ennemi » est conduit en collaboration avec un chercheur de l’Université d’État de Bakou. Il vise à interroger la perception et l’accueil réservés aux minoritaires arméniens réfugiés d’Azerbaïdjan en Arménie d’une part, et aux minoritaires azerbaidjanais arrivés d’Arménie en Azerbaïdjan de l’autre. Bien que réfugiés suite aux conflits sanglants des années 1980, ces deux minorités ont été appréhendées comme suspectes du point de vue national car empreintes des habitudes et de la culture de la nation « ennemie ». Comment cette défiance s’est-elle exprimée dans la réception faite de ces minorités dans leur pays respectif, dans quelle mesure observe-t-on des comportements en miroir des majorités nationales face à ces réfugiés et comment ceux-ci se sont-ils manifestés ? Cette problématique devrait être une première initiative vers un essai d’écriture d’une histoire commune de la région, dans le prolongement du projet d’atlas géopolitique du Caucase qui a fait l’objet d’un Pics et qui avait été l’occasion d’une collaboration réussie entre chercheurs locaux et français. Dans le même sens, un autre projet vise à étudier les oppositions nationales à l’URSS dans les émigrations caucasiennes, notamment en France, avec les tensions, en particulier dans le cas arménien, dues aux dilemmes entre anti-bolchévisme et anti-turquisme, légitimisme envers l’État arménien devenu soviétique et indépendantisme. Une recherche porte aussi sur l’écriture de l’histoire nationale géorgienne et les nouvelles formes de patriotisme en exil.

Les femmes snipers durant la Grande guerre patriotique

La recherche envisagée sur les femmes snipers durant la Grande guerre patriotique est conçue comme une contribution à l’étude, encore balbutiante, du rôle des femmes combattantes en URSS. Elle vise, notamment à travers la collecte de récits, à restituer la place de cet engagement dans les parcours de vie, à développer une réflexion sur l’articulation entre genre et violence (perpétration, mise en récit, encouragement et contrôle par l’État), une fois reconstitués les dispositifs de mobilisation mise en place par l’État, l’exercice de la violence et le retour à la vie civile des femmes.

Transformations sociales en Asie centrale et dans le Caucase

L’originalité de la recherche consacrée aux transformations sociales en Asie centrale et dans le Caucase est de croiser des investigations de type quantitatif et qualitatif dans l’approche de la problématique. Tandis que le recours à des données démographiques, sociologiques permet de dresser les contours des évolutions enregistrées au cours des deux dernières décennies, l’enquête qualitative se concentre sur les trajectoires individuelles en privilégiant des thématiques particulièrement révélatrices des transformations intervenues, tel que l’accès aux soins, la migration de travail, la protection sociale.

La transformation de la gouvernance territoriale

Un autre projet de recherche s’intéresse, à travers la participation des citoyens à l’action collective, à la mise en œuvre d’un projet Européen de transformation de la gouvernance territoriale. Il pose aussi la question de la consolidation du fonctionnement de la démocratie locale dans ces nouveaux États d’Europe centrale. L’incorporation dans les divers systèmes de gouvernance territoriale, des mesures proposées dans le programme européen, suit des logiques politiques portées par les acteurs locaux qui se traduisent par la mise en place de territoires d’action de conception différente en termes de couverture du territoire et d’articulation avec les espaces institutionnels.

Sont impliqués dans ce thème Alain Blum, Marta Craveri, Emilia Koustova (associée), Jurgita Mačiulytė, Amandine Regamey, Anne-Marie Loszoncy (associée), Sophie Hohman, Paul Bauer, Marie-Claude Maurel. Les thèses en cours de Musa Basnukaev, Maroussia Ferry, Anouche Kunth, David Gaita, Thomas Chopard, Agnieszka Niewiedzal, se rattachent en grande partie à ce thème. Les chercheurs associés suivants développent des projets qui s’insèrent dans ce thème : Nicolas Werth.

Photo : Déplacés spéciaux travaillant à la contruction du chemin de fer, Pimia, région de Krasnoïarsk, 1951. Crédit : Musée des victimes du génocide, Vilnius