Axe 5_Communications, médiations et gouvernance dans l’espace soviétique et russe

Sous cet axe sont regroupés plusieurs projets relatifs, pour la majorité d’entre eux, à la période post-stalinienne et à la Russie contemporaine. Malgré la diversité des approches et des objets d’étude, ces projets ont en commun d’interroger les formes de médiations, les lieux d’intermédiarité et de négociations élaborés au sein de l’espace soviétique et post-soviétique. Ils s’inscrivent dans des problématiques de ruptures (sortie du stalinisme, du soviétisme) et de volontés réformatrices, marquées par l’émergence de préoccupations et d’acteurs nouveaux. L’intégration, dans cet axe, de recherches ayant trait à la période actuelle et à la période soviétique tardive entend mettre l’accent sur l’intérêt à revisiter cette dernière pour pouvoir apprécier, au-delà des singularités des séquences historiques, les formes de continuité à l’œuvre dans les pratiques étatiques et les comportements des acteurs.

Outils de communication, modes de gouvernement et rapports sociaux en URSS

Le projet explore, dans la longue durée de l’histoire soviétique, le rôle des instruments de communication dans les modes de gouvernance. Il part de ce constat paradoxal : d’une part, les dirigeants politiques ont cherché à améliorer les communications dans l’immense espace de l’URSS à des fins de contrôle des territoires et de modernisation ; d’autre part, ils ne cessèrent d’entraver les possibilités d’une dynamique sociale fondé sur la libre communication interpersonnelle par différents modes de surveillance et de censure. Sur la base de ce paradoxe, cette recherche croise plusieurs objets d’analyse : les supports matériels de la communication et leur évolution, la nature du système politique soviétique et celle des communications interpersonnelles en URSS. La problématique du projet s’articule autour de trois grands axes. Le premier concerne les liens entre les instruments de communication et les modes de gouvernement au sein d’un État caractérisé à la fois par son extrême tendance à la centralisation (que le schéma radial de développement des réseaux du centre moscovite vers les périphéries souligne fortement), et par l’importance de la sphère du secret dans les instances gouvernementales qui suscita des formes spécifiques de communication et stimula, notamment, le transfert de technologies occidentales sécurisées. Le deuxième axe concerne les incidences de la rétention et du contrôle des communications sur les relations interindividuelles, en considérant, en particulier, l’accès très inégal des citoyens aux moyens de communication selon les territoires et la place des individus dans la hiérarchie sociale soviétique. Le dernier axe s’intéresse plus particulièrement aux stratégies de contournement du contrôle comme réponse aux contraintes politiques imposées par le système.

La rencontre entre « zones de contact » et « aires de circulation »

Le projet s’intéresse à la rencontre entre deux notions : celle de zone de contact de Mary Louise Pratt et celle d'aire de circulation de Kapil Raj. Toute localité, aussi petite ou aussi grande qu'elle soit, est une zone de contact où se croisent, s'empilent, se mêlent, se rivent, s'amalgament plusieurs aires de circulation dans des domaines variés. On peut aussi se servir de cette articulation pour faire de la comparaison. Ainsi à Detroit comme dans le pays de Montbéliard où est l'usine Peugeot de Sochaux se croisent les zones de circulation du fordisme et du communisme, mais aussi celle de Hollywood, celle de la psychanalyse, etc. Les populations ne relèvent toutefois pas des mêmes zones de circulation, non plus qu'un grand nombre de savoir-faire, de règlements et de systèmes juridiques, de régimes syndicaux, de formes de la protection sociale, de pratiques de consommation, etc. Or au XXe siècle, la zone de circulation qui a eu Moscou pour centre a joué un rôle particulièrement important. Cette recherche portera sur l’autre zone de contact qu’est l’usine Poutilov de Leningrad étudiée aussi du point de vue de la production et de la politique, et donc d’une tout autre configuration des circulations.

Une économie d’abondance ? Production agricole privée et différenciation socio-économique en Asie centrale soviétique des années 1960-1970

Ce projet interroge l’évolution des formes de gouvernance économique dans la période post-stalinienne en partant d’un grand constat : les campagnes d’Asie centrale soviétique (agriculture maraîchère et élevage) ont connu dans la période considérée un certain enrichissement qui a largement retenti sur le niveau de vie des ménages. Celui-ci fut lié tout particulièrement à l’importance du bétail privé (plus de 30% du total exploité). Alors que la Russie d’Europe souffrait d’un exode rural très important, les sociétés rurales d’Asie centrale connaissaient la mobilité géographique et socioprofessionnelle la moins élevée de l’URSS. Ce phénomène semble s’expliquer non pas tant par l’inertie de sociétés « encore traditionnelles » mais plutôt par la conjonction de facteurs politiques, macro et micro économiques permettant le développement de formes d’isolats économiques arrimés à des pratiques agricoles anciennes dans les régions à spécialisation pastorale. Cette hypothèse sera d’abord éprouvée par l’analyse des niveaux de vie (de consommation, d’équipement) de ces sociétés rurales, notamment par le croisement des différentes données produites, et la conduite d’un travail d’histoire oral en direction des anciens producteurs et de leurs réseaux. L’étude se concentrera d’autre part sur les différentes modalités d’insertion, légales et informelles, de la production privée dans le marché en URSS, abordant par ce biais les formes de dissociations socio-économiques non seulement des campagnes mais également des villes. Les questions d’enrichissement des foyers et de réinvestissement des bénéfices seront analysées en relation avec d’autres espaces de l’économie privée tel que l’artisanat. Cette recherche ambitionne, au travers de sa problématique spécifique, de contribuer à l’analyse des formes d’autonomisation du social et du politique qui, fortes de la grande stabilité des cadres, se déploient dans les républiques d’Asie centrale sous Brejnev.

L’histoire environnementale du communisme

La recherche collective engagée sur « l’histoire environnementale du communisme » et qui comporte en son sein plusieurs projets individuels, porte sur l’analyse et l’émergence des causes écologiques et leur rôle dans la fin des régimes communistes. À travers différentes études de cas, les membres de l’équipe se concentrent sur l’interface entre pouvoir politique et groupes sociaux, sur les relations entre centre et périphéries de l’URSS. L’attention portée à la genèse des disputes environnementales conduit à une réflexion plus large sur la circulation et le contrôle de l’information, l’émergence d’opinions dans un espace public en constitution. Analysant en amont l’héritage de l’industrialisation stalinienne (institutions, acteurs, pratiques) pour mieux caractériser les ruptures intervenues, les chercheurs de l’équipe entendent étudier en aval les articulations créées entre les causes environnementales et d’autres causes telles que les affirmations identitaires nationales, les revendications patrimoniales et de défense culturelle, ou encore les demandes de justice sociale. Tout en étant centrée sur l’URSS, cette recherche collective fait place aux échos rencontrés tant en Europe centrale, qu’en Mongolie et en Chine, aux questions écologiques telles qu’elles se manifestent en Union soviétique. De manière plus large, elle ambitionne une démarche comparative, entre système antagonistes durant la guerre froide et entre différents modes d’industrialisation.

Silence et prise de parole dans les sociétés de l’Est

Le projet s’inscrit dans la problématique des dissidences générées par les régimes de type soviétique, tout en se focalisant sur les formes de contestation apparues au sein des partis communistes d’Europe centrale, ou dans leur immédiate proximité (intellectuels compagnons de route). Quelles furent les enceintes, les cadres de réception d’une parole critique ? Dans quelle mesure celle-ci, tout en se prétendant affranchie, témoignait-elle toujours d’une part d’auto-censure (telle, par exemple, l’expérience de la répression soviétique subie, dans les années 1930, par de nombreux cadres du régime polonais promus en 1945) ? Quelles furent les incidences de ces postures critiques aux différentes périodes de l’histoire des pays du bloc, en particulier dans l’émergence de milieux alternatifs, voire contestataires ? Ce projet collectif s’intéresse plus particulièrement aux cas est-allemand, hongrois, roumain et polonais. Il s’appuie autant sur des témoignages collectés ou légués, que sur les archives des personnalités identifiées dans la recherche.

Du droit aux pratiques dans la Russie en réforme(s)

Sous le titre « Du droit aux pratiques dans la Russie en réforme(s) », un collectif de chercheurs s’est constitué pour analyser la conduite, la portée et les modalités d’application des réformes engagées par le pouvoir politique russe depuis le début des années 2000 dans sa volonté de modernisation de l’État, d’introduire les principes d’un « nouveau management public », d’une « bonne gouvernance » et de favoriser l’innovation. Cette recherche rassemble différents projets individuels autour de questions communes qui touchent, d’une part, aux mécanismes d’élaboration et de mise en œuvre des politiques menées, aux formes de coopération et de conflit qui se dégagent entre les différents acteurs concernés par les réformes et, d’autre part, aux incidences de celles-ci dans l’évolution des formes de rapport au politique et mobilisation citoyenne face à l’État. Ce questionnement commun s’articule autour d’études de cas très variés qui reflètent par leur diversité l’ampleur des secteurs concernés par l’ambition réformatrice des gouvernements russes : police, éducation supérieure et recherche, code du travail, média (presse et internet), associations, code foncier et ses implications sur les entreprises du secteur agricole, justice (des mineurs). À travers ces différents domaines, l’objectif est de dresser un état des lieux de l’évolution des formes de gouvernement et de la transformation des liens entre citoyens et État dans la Russie contemporaine, en interrogeant par là même les traces de l’héritage soviétique et de leurs déprises progressive plus de deux décennies après l’effondrement de l’URSS.

La Russie d’aujourd’hui

D’autres projets individuels rejoignent, sous divers aspects, le questionnement élaboré sur la Russie d’aujourd’hui. Celui engagé sur les évolutions de l’action collective au regard des programmes internationaux de soutien à la société civile, s’intéresse aux effets de l’engagement de fondations européennes et internationales dans le processus de développement de la société civile et des droits de l’Homme dans les pays de l’Ex-URSS, en basant cette recherche sur les associations de lutte contre le Sida ou encore les associations de vétérans de la guerre d’Afghanistan (Ukraine-Russie). Une autre recherche se concentre sur le développement des petites maisons d’éditions indépendantes en Russie qui constituent par leur multiplication et leur dynamisme un phénomène notable depuis une dizaine d’années. Ces entreprises se caractérisent à la fois par leur volonté d’apparaître comme des initiatives réellement indépendantes et se regroupant comme telles pour animer diverses manifestations culturelles (foire aux livres, concerts, lectures), et par leur ambition de constituer des lieux de convivialité où se forment des réseaux de reconnaissance, de promotion d’auteurs, etc. À travers l’étude ce microcosme, de ses animateurs, l’objectif de ce projet est de cerner les interactions entre autonomie financière et indépendance de pensée et d’action. La culture alternative revendiquée par ces acteurs face aux différents trusts éditoriaux constitue-t-elle une autre expression du développement de la société civile russe ?

Les députés de l’Assemblée nationale ukrainienne

Un projet sur les acteurs politiques que sont les députés de l’Assemblée nationale (Rada) ukrainienne, entend rendre compte des trajectoires, des profils de ces élus tout en explorant leurs pratiques, leurs modes de participation (et d’absentéisme) dans cette enceinte démocratique récente, afin d’interroger la réalité du système parlementaire en Ukraine.

Sont impliqués dans ce thème Larissa Zakharova, Yves Cohen, Isabelle Ohayon, Marc Elie, Marie-Hélène Mandrillon, Laurent Coumel, Catherine Gousseff, Françoise Daucé, Anne Le Huérou, Elisabeth Sieca-Kozlowski, Carole Sigman (associée), Myriam Désert, Olga Koveneva (associée), Ioulia Shukan (associée), Lukasz Jurczyszyn (associé), Anna Colin-Lebedev, Yves Cohen, Bella Ostroomoukhova, Les thèses en cours de Arthur Clech, Magali Delaloye, Anastasia Gorelik, Perrine Poupin, Anne-Claire Véluire, Irina Tcherneva, Anna Zaytseva, se rattachent en grande partie à ce thème. Les chercheurs associés suivants développent des projets qui s’insèrent dans ce thème : Gilles Favarel-Garrigues, Alexandra Goujon.

Photo : Réplique du satellite soviétique Spoutnik 1. Crédit : NSSDC/NASA