Echanger les peuples. Le déplacement des minorités aux confins polono-soviétiques (1944-1947)

Dans son dernier ouvrage publié aux Editions Fayard, l’historienne Catherine Gousseff revient sur un épisode méconnu de l’après-guerre.

C’est une histoire fascinante que nous conte Catherine Gousseff, directrice de recherche au CNRS, ancienne directrice du Cercec et désormais à la tête du Centre Marc Bloch, à Berlin. Durant l’hiver 1944, alors que les forces armées allemandes se retirent progressivement du front de l’Est, le pouvoir soviétique décide d’un transfert massif entre la minorité polonaise installée en Ukraine et la minorité ukrainienne de Pologne. L’objectif : faire coïncider la « carte ethnique » avec les nouvelles frontières politiques afin, officiellement, de garantir la paix dans une Europe exsangue et marquée du sceau des atrocités nazies.

Couverture Echanger les peuplesL’idée n’est pas nouvelle. En 1923, un tel échange de population a déjà eu lieu entre la Grèce et la Turquie, sous l’égide de la Société des Nations, afin de régler le conflit entre les deux pays. Et cette solution a fait des adeptes. « Winston Churchill, le premier, s’appuya sur [ce précédent] pour plaider en faveur de la remise en ordre ethnique des Etats d’après-guerre, écrit l’auteure. Ainsi, en décembre 1944, à la Chambre des communes, où il défendit la nécessité à venir du transfert de toutes les minorités germaniques d’Europe vers l’Allemagne. Devant le Parlement britannique, Churchill évoqua également le projet de changement du tracé frontalier entre la Pologne et l’URSS […]. Entre trois et quatre millions de Polonais, estimait alors Churchill, devraient quitter les anciens territoires orientaux de la Pologne. « Un grand ménage sera fait », avait-il ajouté. »

Les Polonais et les Soviétiques, eux, n’ont pas attendu Churchill. Dès septembre 1944, une série d’accords établit les conditions du transfert des populations polonaises et ukrainiennes, qui sont, de surcroît, en proie à de terribles violences intercommunautaires depuis plusieurs années. Ainsi, entre 1944 et 1946, près de deux millions de personnes vont prendre la route et se croiser, les unes en direction de l’Ouest, les autres vers l’Est.

Comment cet échange massif de population a-t-il été décidé puis organisé ? Quelles en ont été les conditions réelles ? Comment les « migrants » ont-ils été accueillis dans leurs nations respectives ? Pour répondre à ces questions, Catherine Gousseff a mené un remarque travail de recherche historique, fouillant les archives d’Etat et du Parti à Moscou, en Pologne et en Ukraine, s’entretenant avec d’anciens « évacués » et leurs descendants. Pour, finalement, nous livrer un récit détaillé et poignant d’un épisode sombre et méconnu de l’après-guerre en Europe orientale.

Par Fabrice Demarthon